Shara et Still the Water ne se ressemblent pas : le premier fut tourné à Nara, ville de naissance de la cinéaste où elle tourna pratiquement tous ses films, le second dans la nature sauvage des îles Amami, archipel dont étaient originaire ses ancêtres, réputé pour ses mangroves, ses montagnes vertes, sa mer turquoise et la violence de ses typhons ; le premier est dominé par le jaune, et la terre, le second par le bleu et l'eau ; le premier montrait la naissance la plus réaliste et la plus sidérante jamais vue au cinéma, le second culmine une mort filmée en temps réel, dont on n'a pas le souvenir d'avoir vu grand-chose de plus beau, de plus serein sur un grand écran… Rien n'interdit, de fait, de considérer ces films comme les deux volets d'un diptyque lyrique, travaillé par les questionnements sur la vie et la mort que la cinéaste reconduit de film en film depuis ses premiers courts-métrages, mettant en tension un présent d'autant plus présent qu'elle le filme dans un style très documentaire, et des traditions ancestrales qui viennent lui insuffler leur esprit, leur mémoire.

Celles des îles Amami sont intimement liées à la nature qui, on le voit dès la scène d'ouverture, affirme en ces lieux fortement sa puissance. Aussi Naomi Kawase s'en est-elle remise à ses caprices. Elle a calé les étapes de son scénario sur les variations du climat, conçu sa mise en scène pour magnifier les splendeurs des vagues, des forêts de palétuviers, des collines vert bouteille dont les sommets bosselés s’étendent à perte de vue, du plus secret des insectes, du moindre petit caillou blanc… La furie maritime des premiers plans, sur lesquels se fracasse l'image d'une chèvre qu'on égorge - violence du sang rouge sur le pelage blanc -, recrache sur la grève le corps d'un homme dont le dos, recouvert d'un splendide et gigantesque tatouage, se fait fouetter par le ressac. En quelques minutes à peine, nous voilà immergés dans un climat de mystère, où la beauté du monde parait indissociable de la violence des éléments.

Mais les nuages se dissipent, et une trame harmonieuse démarre, celle de Kyoko, adolescente solaire, partagée entre sa relation symbiotique à la mer, son amour naissant pour le jeune Kaïko, un garçon de la ville, introverti et tourmenté, et la douleur cruelle, redoublée d'un terrible sentiment d'injustice, qu'elle ressent à l'idée que sa mère, une shamane, vit probablement ses derniers moments.

Se sachant condamnée par un cancer, celle-ci demande à revenir chez elle, où on l'installe dans une pièce ouverte sur les palétuviers, sur le ciel bleu, sur les esprits. Bercée par les chants et les danses traditionnelles que viennent exécuter, à son chevet, amis et voisins, lovée dans l'amour que lui témoignent sa fille et son mari, elle se sépare du monde en douceur, donnant le sentiment de se dissoudre dans la nature alentour, heureuse dit-elle, sans que l’on mette un instant sa parole en doute, tant l’harmonie de cette scène sidérante sonne parfaitement juste.

Le deuil de Kyoko, dès lors, s'apparente à un double mouvement d'héritage et d'apprentissage, un processus d'assimilation de la force et du savoir que lui a transmis sa mère, qu'elle met à l'épreuve, par une nuit de typhon, en se faisant l'initiatrice de son amour avec Kaïko, la prêtresse qui saura accorder son rythme à celui de la nature.

Dans ce conte poétique où Naomi Kawase fait un pas de côté par rapport à sa veine réaliste, autobiographique, où la tendresse et la cruauté apparaissent comme les deux faces d'une même médaille, où les notions de bien et de mal sont balayées au profit d’une soumission à l'empire d'une nature divinisée, on pense parfois au cinéma de Miyazaki. Ce grand tourbillon d’éléments déchaînés, de nature sanctifiée, de shamanisme, où des enfants dévalent les routes de campagne à deux sur un vélo, où ils deviennent poissons au contact de l'eau, fait ressurgir des images de ses films, de Mon Voisin Totoro à Princesse Mononoke en passant par Ponyo sur la falaise… Cette part de magie que la cinéaste insuffle en réactivant, à l'heure où elles sont en train d'être balayées par le vent, les traditions de ces îles Amami, n'entame en rien la vérité du film, sa porté universelle. S'affranchir des contraintes du naturalisme lui permet essentiellement de regarder la mort en face, sans renoncer à la pudeur.



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