下面就是〈一顆心,一段時間〉(Un cœur au long cours);周星星我用孤狗搜尋來破解本來是只有《世界報》電子報訂戶才看得到的全文。
| Un cœur au long cours |
| Il y a vingt-deux ans – bientôt vingt-trois – que mon cœur m’a été greffé. Il a maintenant à peu près doublé (pour ce que j’en sais) l’âge qu’avait alors mon donneur (« mon » donneur ? étrange façon de parler… oui, il ou elle m’a redonné à moi-même). Entre lui, ou elle, et moi, il n’y a rien de ce qu’on se plaît si souvent à évoquer : communications secrètes, osmoses spirituelles, mêlées d’identités. Cela est bon pour les fantasmes, qu’ils soient parfois ceux de greffés ou, beaucoup plus souvent, d’amateurs de sensations fortes. Mais la vie dans le don reçu va bien au-delà de ces supposés frissons. C’est une vie dans le partage de plus que d’une autre vie : de la vie même, d’abord, dans sa capacité à faire fonctionner un organe hors de l’organisme où il s’était formé et après sa mort. Mais cette vie ne durerait guère si le vivant-parlant, celui qui sait prolonger et remodeler la nature, n’avait inventé comment la transmettre. Il y a environ 500 000 ans, il avait trouvé comment transmettre le feu. Plus tard, des alertes, des messages. Puis des viatiques, des parures, des pensées. Des allures, des cultures. Enfin il se transmet aujourd’hui la vie, non par génération mais par soustraction, à la mort d’une palpitation qui de l’un à l’autre poursuit un rythme élémentaire. Aujourd’hui, on vient de réaliser un cœur électrique capable de battre cette cadence : je songe à l’absence, qu’il rend possible, des problèmes d’immunité, mais aussi aux autres difficultés qu’il va falloir découvrir et surmonter. Pour tous ceux comme moi qui vivent d’un autre cœur humain, le contrôle de l’équilibre immunitaire est l’affaire décisive. Ce contrôle fait du corps à la longue « une vraie usine chimique », me disait un médecin. Il faut toujours gérer l’usine (tout en vivant le plus souvent sans y penser). Les greffés existent sur un mode technique, c’est-à-dire selon des fins qui n’ont pas été données d’avance (ni nature, ni providence, ni destin). Des fins qui excèdent la finalité : est-ce la greffe qui vit pour moi ou moi pour elle ? et pour finir, quelle est la fin de l’existence ? La greffe est philosophe en diable. Ici, en « moi », la vie qui s’est exprimée en vivants et en vivants pensants, calculants et imaginants, la vie s’est inventé une autre vie et une vie autre. Nous sommes des laboratoires d’essai, des pays d’immigration, des porteurs et des poètes d’un feu nouveau. NOTRE EXPÉRIENCE EST AMBIGUË Le feu réchauffe mais il brûle aussi. Je pense à ce cas d’extrême urgence où une femme a été greffée du foie au cours d’un coma hépatique. Elle supportait mal cette intrusion, et cherchant des paroles de greffés elle a trouvé mon livre, L’Intrus (Galilée, 2010). Nous sommes devenus amis. Elle a cessé de se croire violentée par la technique. Celle-ci pourtant est violente, elle ravage le sol, la mer et le ciel d’où elle est née. Elle a déployé le procédé d’appropriation nommé « capitalisme » tout en ne cessant de déplacer et de transformer toutes les supposées « propriétés naturelles ». Nous devons reconnaître que notre expérience est ambiguë : ou bien nous voici transplantés dans une autre vie, ou bien nous voilà greffés sur le corps monstrueux d’un Léviathan techno-capitaliste. La « démocratie » est, elle aussi, une expérience qui oscille entre ces deux bords. Ou bien, ou bien : Kierkegaard a parlé de cette alternative qui donne tout son relief à la nécessité de la décision – de cette décision qui n’a lieu d’être que dans l’indécidable, disait Derrida (à qui on n’a pas pu greffer un pancréas). Ce qui veut dire que nous avons à trancher : ou bien nous laissons un processus aveugle s’approprier nos existences, ou bien nous nous réapproprions le processus lui-même. Une vie de greffé(e) peut être considérée comme un microcosme de la mutation générale du monde et de l’humanité. Exubérance de la vie ou expropriation des vivants : ce qui est certain, c’est que nous ne pourrons décider que si nous savons penser le « propre ». Est-ce une possession originaire ? une singularité inaliénable ? ou bien « le libre usage du propre » dont parle Hölderlin revient-il à user de tout sans s’asservir à rien, pas même à un imaginaire « soi-même » ? à comprendre que chaque « soi » est fait de rencontres et de survenues, de pièces et de morceaux, d’ajouts et de retraits ? oui, c’est ainsi que « je est un autre ». Ni le corps, ni l’âme qui est sa forme ne sont ajustés à une essence mais chaque occasion d’exister offre la chance et le risque d’inventer, de greffer, de moduler une allure nouvelle. |
| Jean-Luc Nancy (philosophe) |
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